LA BANALISATION DU MAL : ETRE FIDELE A SOI

Posté par othoharmonie le 19 décembre 2013

 

La philosophe Hannah Arendt a forgé au 20ème siècle un concept pour désigner les conséquences néfastes qui résultent de la déresponsabilisation des individus : « la banalité du mal ». Au cours de ce bref exposé, nous allons essayer de préciser ce que signifie cette expression. 

Le mal revêt des figures diverses. Il peut être machiavélique, donc intentionnel, mais alors il résulte d’une volonté mauvaise qui agit sous la conduite de passions néfastes et destructrices (la haine, la jalousie, la malveillance etc..) Les figures tristement célèbres de ce « mal radical » sont les autorités nazies qui ont mis en œuvre une machine infernale pour broyer les hommes en fonction d’une idéologie détestable. De cette participation active au mal se distinguée une collaboration pour ainsi dire, passive qui est, hélas, trop répandue, ainsi que l’a constaté Hannah Arendt.

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Qu’est-ce à dire ?

Laisser faire, ne pas œuvrer en vue du bine, ce qui équivaut à ne pas résister au mal, c’est laisser livre cours aux forces destructrices qui s’emploient à embrigader les personnes et à les faire collaborer à un projet odieux. Le mal est parfois choquant, d’une violence inouïe, et donc clairement identifiable. Un homme de cœur saura le reconnaître. Sa conscience morale lui intimera de le rejeter comme inacceptable. Par contre, un mal moins visible, plus diffus, institué en ordre établi, sera nettement plus difficile à discerner. La tendance naturelle de l’homme à se soumettre aux autorités reconnues par la société de son temps le conduira donc parfois à être un maillon inconscient d’un mal collectif, voilà pourquoi Hannah Arendt parle d’un mal « banal » car il est ordinaire, passe inaperçu et ne choque pas. 

Une conscience éveillée doit s’interroger régulièrement afin de se prémunir de participer à cette forme plus sournoise du mal.

Quels sont les moyens dont dispose un honnête homme pour s’affranchir de cette servitudes au mal ?

Les dangers de la soumission à l’autorité

Dans le livre « Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt montre que les nazis ne sont pas tant des sadiques sanguinaires que des êtres médiocres qui participent de façon zélée à une œuvre collective criminelle. Eichmann, haut fonctionnaire du troisième Reich, responsable de la logistique de la  « solution finale », est présenté comme un rouage d’une organisation délirante. Doté de vertus secondes irréprochables (le sens du travail et du devoir, l’intelligence organisationnelle, la volonté de mener à bien les missions qui lui sont confiées), il est totalement dénué de vertus premières (le discernement éthique face aux finalités de ses actions, la capacité de s’affranchir des règles d’un système déviant).

Lors de son procès à Jérusalem en 1961, Eichmann clamait son innocence en affirmant qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres, mais qu’il n’était pas coupable vu qu’il n’avait pas voulu l’extermination des juifs à laquelle il avait participé malgré lui. Hannah Arendt, contrairement à l’opinion publique qui le considérait comme un monstre sanguinaire voulant manipuler l’assemblée, a pris au sérieux cette affirmation et a présenté Eichmann comme l’incarnation d’un mal banal, inscrit au cœur des hommes dès lors qu’ils se préoccupent davantage de l’avancée de leur carrière que des conséquences des promotions qu’ils reçoivent. Habitué à l’obéissance, à la discipline et à la « servitude volontaire », Eichmann ne serait au fond qu’une figure paradigmatique de la compromission qui consiste à s’adapter idéalement à un système sans s’interroger sur les valeurs qui le fondent.

Stanley Milgram parviendra à un constat similaire grâce à une expérience de psychologie réalisée entre 1960 et 1963 qui cherchait à évaluer le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité jugée à priori légitime. Il s’agissait d’analyser le processus de soumission à l’autorité notamment quand elle induit des actions qu posent des problèmes de conscience au sujet. Ainsi, des individus ont accepté de participer, sous l’autorité d’une personne supposée compétente, à une expérience d’apprentissage où il leur était demandé d’appliquer des traitements cruels (décharges électriques) à des tiers sans autre raison que de « vérifier leurs capacités d’apprentissage ».

Les résultats de cette expérience furent, selon les propos de Milgram lui-même, « inattendus et inquiétants ». Les personnes réfractaires aux ordres manifestement cruels ne constituèrent qu’un petit nombre. Pour caractériser un individu qui se défausse de sa responsabilité en se soumettant à des injonctions contraires à ses principes éthiques, Milgram a forgé un concept : il parle d’un « état agentique » où l a personne devient un « agent exécutif d’une volonté étrangère ». Pour Milgram, la plupart des nazis étaient assimilables aux individus testés lors de cette expérience. Il a ainsi validé après coup la thèse d’ Hannah Arend qui faisait du criminel de guerre Eichmann non pas un antisémite cruel, mais un bureaucrate zélé.

La fidélité à soi : le refus d’autorité

Le conformisme social et l’obéissance aveugle à l’autorité peuvent être sources de dangereuses déviances. En effet, adopter une posture de simple exécutant dans un système qui n’est pas pleinement respectueux des droits de l’homme risque de mener l’individu à renoncer à sa liberté, et donc à sa qualité d’homme, ainsi que le dénonce, dès le 18ème siècle, le philosophe Rousseau. Accepter d’être asservi ou instrumentalisé par autrui équivaut à s’aliéner, autrement dit, à devenir étranger à soi-même. Avant d’accomplir un acte ou de s’engager dans une fonction, il convient de se demander si cela entre en adéquation avec des valeurs irréprochables. Si tel n’est pas le cas, il convient de refuser d’agir, de renoncer à s’engager, quand bien même il en résulterait des désavantages immédiats car, à terme, bénéficier d’avantages immoraux revient à vendre son âme, et l’on connaît la triste fin de Faust dans la pièce de Goeth… Pactiser avec le diable revêt diverses figures, la corruption sous toutes ses formes en est une, à l’évidence. L’indépendance d’une pensée autonome, aussi libre qu’humble, se fonde sur la capacité à s’interroger sincèrement et régulièrement sur la nature de nos motivations. Est-ce la cupidité, la vanité, la facilité, l’indifférence, les habitudes, les peurs ou l’égoïsme qui nous guident ? Ces finalités n’étant pas éthiques, elles ne sauraient mener à rien de bon, même si les apparences peuvent nous tromper, car elles s’accompagnent souvent d’agréments à court terme, qui sont autant d’illusions.

Etre fidèle à soi, c’est apprendre à se détourner régulièrement des innombrables sollicitations extérieures qui dispersent notre attention, afin de se recueillir, se ressourcer dans le silence profond d’une méditation, ce qui permet de clarifier la conscience en faisant taire les voix des sirènes enjôleuses ou querelleuses, pour se mettre à l’écoute de son « maître intérieur », principe recteur spirituel qui guide vers le meilleur. Notre moi profond est détenteur d’une sagesse innée qui dispose d’un sens authentique de la justice, encore faut-il que nous l’honorions en rendant nos cœurs réceptifs à ses appels. Etre fidèle à soi, c’est se construire progressivement des principes éthiques solides, par la réflexion et l’action conjuguées, qui seront comme des remparts contre les tentations ou les pièges qui se présentent inopinément. Se forger un noble idéal de vie est une protection véritable car cela permet de ne pas dévier du droit chemin, de se relever après une chute, de se corriger après une erreur et, ainsi, d’adopter une attitude où prévalent l’intégrité, la bonté et la clarté. Etre fidèle à soi équivaut à résister fermement au mal, qu’il soit manifeste ou insidieux.

Il convient de cultiver une attitude apaisée où l’âme possède la conviction qu’elle est capable de résoudre au fur et à mesure les difficultés qui se présenteront, difficultés qui sont autant de défis constructifs pour la faire évoluer. Il est trop facile de céder au découragement, au pessimisme ambiant, aux peurs, et ainsi, de ne plus être l’acteur véritable de sa vie. Se déresponsabiliser revient à démissionner de son poste de combat pour instaurer du bien, et par suite, cela équivaut à cautionner la banalité du mal. Le courage de poser des actes nobles et authentiques implique une pensée autonome, éclairée et créatrice, capable de s’affranchir des idées reçues, des conformismes frileux, des habitudes tièdes qui sont autant de prisons intérieures. Cette force intérieure qui permet de poser des actes rayonnants et audacieux se décuple par la jonction consciente de l’âme à son Esprit qui est en intime relation à Dieu. Si tout individu a en lui une essence divine avec laquelle il doit se relier, alors il est capable d’en recevoir des impulsions radieuses sources de bienfaits, des élans créateurs qui l’émancipent des restrictions de son ego. Il convient donc de renouer régulièrement le lien avec notre noyau divin par la méditation ou la prière, l’écoute de sages parole sou de belles musiques, la contemplation du beau, le yoga, des exercices de respiration, l’usage de réflexions optimistes et altruistes, etc. Les exercices spirituels sont autant de moyens efficaces pour renforcer la confiance intérieure, l’estime de soi, et ainsi pour faire fleuri dans le jardin de l’âme la vertu du courage, essentielle pour être vecteur de bien.

 En conclusion

Si le mal peut être banal en raison de la déresponsabilisation des personnes conditionnées à vivre sur un mode agentique, on pourrait a contrario envisager une banalité du bien si les individus apprenaient à prendre en main leur liberté en posant des actes conformes à leurs convictions éthiques. Il n’y a pas de fatalité du mal. Ainsi que le disait Jean-Paul Sartre avec raison, le l$ache n’est pas né lâche, le héros n’est pas né héros. Chacun d’entre eux est devenu lâche ou héros en fonction de la succession de ses décision. Il convient donc de mobiliser sa liberté de sorte à la faire collaborer à l’instauration d’une société plus humaine et plus juste. Un libre penseur est avant tout quelqu’un qui est doté d’une réflexion autonome, qui prend le temps de réfléchir avant d’agir et qui assume pleinement ses actes sans se défausser sur des contingences, des contextes ou des autorités. 

Une démarche spirituelle authentique requiert des êtres majeurs du point de vue de la pensée, c’est à dire capables d’oser penser par eux-mêmes, ainsi que le préconise le philosophe Kant. « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières. Une personne éveillée, tout en écoutant humblement des avis extérieurs, ne suivra in fine que la voix de sa conscience ou de son maître intérieur, qui n’est autre que le Christ en lui, ce qui le mènera à être bienheureux et bienfaisant.

Un débat sur le forum : http://devantsoi.forumgratuit.org/

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