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La spiritualité, un nouveau besoin ?

Posté par othoharmonie le 19 avril 2014

 

On pressentait, depuis une vingtaine d’années, que religion et spiritualité ne se confondaient plus. Pour la première fois, un sondage exclusif Psychologies magazine/BVA en apporte la preuve. Un bon tiers d’entre nous vit déjà une spiritualité distincte de toute pratique religieuse et même, pour certains, d’une croyance en Dieu. L’occasion pour chacun, dans ces ultimes jours du siècle, de se poser une question personnelle : n’ai-je pas une vie spirituelle, peut-être même à mon insu ?
Une spiritualité à la seule échelle humaine s’éprouve aux confins de deux besoins : celui d’une vie intérieure, de la recherche silencieuse du sentiment unique d’exister ; celui de se sentir relié au monde et aux autres, et pas seulement par des nécessités pratiques ou des liens formels.

 article de Jean-Louis Servan-Schreiber

Ce siècle ne tient plus qu’à un fil. Dans quelques jours, il va s’enfoncer dans l’Histoire et, avec lui, un peu de nous-mêmes. Quel héritage nous laisse-t-il ? Pour certains, un triomphe de la science et de la technique, mais aussi un champ de ruine des valeurs et des certitudes. Pour d’autres, une ardoise neuve sur laquelle nous allons pouvoir tout imaginer et réinventer. Les deux sont vrais. Question de point de vue.

images (2)Toutes les structures qui allaient de soi pour nos grands-parents ne nous soutiennent plus guère : religions, antireligions, idéologies, doctrines, politique, syndicats, cellules, institutions (y compris école), valeurs morales et même couple et famille. Il nous en reste bien quelques bribes qui remontent çà et là, en cas d’urgence. Mais que tout cela semble fatigué, vermoulu !
Et nous-mêmes, là au milieu ? Debout et libres, certes, mais pour le moins déstructurés.

Comme le dit la chanson Clopin-Clopant de Bruno Coquatrix, « de temps en temps le cœur chancelle » quand le réel se fait trop compliqué, trop brutal à vivre. Crises, maladies, ruptures, « catas » et deuils nous cueillent sans gilet pare-balles. Les chanceux trouvent un peu d’écoute et de compréhension sur l’oreiller ou sur le divan. Pour les autres, c’est chacun sa merde. Valium ou Prozac, et l’on sent bien qu’il manque une pièce au puzzle.

Spiritualité : mot valise ?

Au tournant du siècle, on parle de plus en plus de spiritualité, mais l’on ne sait pas précisément ce que c’est. Mot valise dont on peut sortir ce qui nous arrange : écoute inspirée d’une cavatine de Schubert, méditation zen, contemplation de la voûte étoilée – avec variante collective en cas d’éclipse –, lecture de Krishnamurti, orgasmes simultanés les yeux dans les yeux, odeurs d’encens, chants rythmés pendant une visite papale… Et, pour ceux qui se sentent isolés, adhésion aux témoins de Jéhovah ?
La vie, la mort, ça ne s’enseigne pas à l’école, ça ne s’apprend plus à l’église et, en famille, on préfère regarder la télévision que se prendre la tête. Pourtant, ni vous ni moi ne pouvons y échapper.

Spiritualité ? Besoin diffus, questionnement inévitable ou soif ardente ? Si ce n’est pas la religion, ni la sagesse, ni le sacré, ni la beauté, ni l’amour, c’est quoi au juste ? Un cocktail de tout ça ? N’en vient-on pas même à parler de  » spiritualité laïque  » ? Essayons, modestement, de cerner de plus près cette expérience.Car, quelle qu’en soit la source, la spiritualité s’éprouve avant de se penser.  » Le jour de l’enterrement de mon père, j’ai senti que, forcément, bientôt, ce serait mon tour, raconte Corinne. Je me voyais déjà dans la même boîte que lui et, curieusement, j’ai éprouvé une grande paix. Comme un oui à l’inévitable.  » Quand on se sent envahi par un vécu imprévu, ce qui survient aussi dans certains moments amoureux, on peut parler de dimension spirituelle de soi-même. Corinne aurait pu, dans la même situation, éprouver de la panique plutôt qu’un apaisement. L’angoisse fait aussi partie de la spiritualité. On n’aborde pas impunément les mystères de l’existence.

Les grandes questions

Dans le temps, on priait, pour se plaindre ou implorer un coup de main ; maintenant, on avale. Notre naissance, notre mort, la souffrance, le mal, l’injustice, le sens même de notre vie : nous sommes confrontés, du début à la fin, à l’inexplicable. Pendant notre siècle s’y sont ajoutées une série de questions engendrées par la science : toute pensée n’est-elle qu’échanges chimiques dans le cerveau ? La vie n’existe-t-elle qu’ici ou peut-on l’imaginer sur d’autres planètes ? Supprime-t-on un être vivant comme nous, en cas d’avortement ? Si l’univers a 15 milliards d’années, qu’y avait-il avant, et où ? Cette grandiose complexité peut-elle résulter du seul hasard, ou obéit-elle à un projet, et lequel ? Evidemment, personne, y compris le plus savant des savants, ne peut répondre autrement que par un  » je ne sais pas  » ou un acte de foi.

Dieu peut nous offrir une hypothèse séduisante, familière – il n’est pas un athée qui ne se surprenne à dire  » Dieu merci !  » – et une seule réponse à toutes les questions. L’ennui, c’est qu’il faut y croire solidement. Une foi intermittente peut être encore plus troublante qu’un agnosticisme qui admet son ignorance. Si l’on a la foi – et ça ne se commande pas plus que l’amour –, une vie spirituelle en découle naturellement. Mais la vraie foi est rare. Et c’est là que les complications commencent, puisque les mystères n’en persistent pas moins.

Le refus de la spiritualité

A l’inverse, le refus de toute spiritualité – volontaire ou de fait – est, de nos jours, plus répandu. On refuse de s’attarder sur les questions qui dérangent ou l’on s’arrange pour les éviter. Mais rien ne garantit qu’elles ne vont pas nous assaillir avec vengeance à l’occasion de l’une des inévitables tragédies de notre parcours terrestre. C’est une des raisons pour lesquelles certaines personnes frappent à la porte d’une secte.  » Je n’avais déjà pas une très haute opinion de moi-même, mais lorsque j’ai été licencié, ça a été la panique, reconnaît Marcel. Alors, mon copain Simon m’a emmené à l’Eglise de Scientologie. Elle m’a accueilli et a su m’aider à m’en sortir. Je ne me sens plus seul.  » N’est-ce pas sur une certaine confusion entre élan spirituel et nécessité thérapeutique que prospèrent bien des sectes ?

Entre la foi, belle mais rare, et l’athéisme de conviction ou de négligence s’ouvre la vaste zone où campent la plupart d’entre nous. Un champ pacifié où l’on ne se déchire plus comme aux temps, révolus, de l’anticléricalisme – même si ce dernier renaît dans les pays où sévissent des formes d’intégrisme, comme Israël ou bien des pays musulmans. La spiritualité est affaire toute personnelle, à tel point qu’on a pudeur à en parler, plus encore que de sa sexualité. Peut-être aussi parce qu’on a du mal à expliquer ce qu’on recherche :  » Je mène une vie tellement speedée, entre les enfants et mon job, que je n’ai jamais le temps de penser à ces choses-là, explique Juliette, 30 ans. Pourtant, quand j’avais 15-16 ans, j’ai lu, dans les dernières lignes de “L’Etranger” de Camus, une phrase qui m’a frappée. Dans sa cellule, le condamné disait “s’ouvrir pour la première fois à la tendre indifférence du monde”. Il m’arrive d’y repenser et de me demander s’il faudra attendre la fin de ma vie pour m’ouvrir, moi aussi, à autre chose que les détails du quotidien. « 

Le retour au primordial

Même si l’on refuse les recettes spirituelles toutes construites des religions de notre enfance, le désir de se sentir relié à quelque chose qui nous dépasse, ou de comprendre sur quoi s’appuient les principes moraux que l’on applique tant bien que mal, ne s’efface pas. Même si le bouddhisme nous invite à reconnaître qu’il y a du sacré dans le moindre de nos gestes routiniers, pour la plupart d’entre nous, un moment de spiritualité est ce qui nous sort, par le haut, de notre quotidienneté. C’est une aspiration à se mettre en contact avec un sentiment élevé, une partie plus noble de nous-même, un lien avec l’univers ou la communauté des humains.

Ce ressenti intérieur fort vient aux uns grâce à une pratique précise, aux autres à l’improviste. Pour prier, ne faut-il pas s’agenouiller ; pour méditer, se mettre en zazen ? Ce n’est pas indispensable, mais ça facilite un changement de niveau ou d’attitude. Prière, méditation, contemplation, silence, voire chant : tous rituels pour nous mettre en contact avec la part inexprimée de nous-même. Des moines chrétiens font zazen, des athées font des cures de silence. Dans la spiritualité ne trouve-t-on pas cette pleine conscience du monde et de nous-même, trop souvent occultée par la réflexion ou la pensée ?
Dans un âge où l’on communique sans trêve, où les médias nous assourdissent, la part d’ineffable de chacun restera muette si on ne lui fait pas l’aumône d’un peu de silence. Ce qui remonte alors peut être sublime ou banal. Mais éprouver le simple sentiment d’exister, pour rien et sans but, là, dans l’instant, est un retour au primordial

Une spiritualité active

Une spiritualité active, quel que soit son cheminement, c’est un rendez-vous avec l’essentiel en soi, une exploration intérieure, une écoute de ce qui s’exprime le moins, voire une rencontre avec l’imprévu ou l’inconnu.
Car la spiritualité peut faire irruption dans notre vie comme un chat silencieux qui attendait que la porte s’ouvre. Ce sont des instants qui bouleversent une existence. André Frossard a décrit sa révélation, dans son fameux Dieu existe, je l’ai rencontré (Fayard, 1975), ou la conversion subite d’un athée sans complexes. Mais il existe une mystique sans divin, comme le relate André Comte-Sponville :  » Une grande paix, […] la suspension ou l’abolition du temps et du discours. La première fois, cela se produisit à L., la nuit, en forêt, alors que je marchais en silence, derrière quelques amis. […] Paix, grande paix. Puis, soudain, cette simplicité merveilleuse et pleine. Il me semblait que tout l’univers était là, présent, sans mystères ni questions, sans volonté ni sens, et que je m’abolissais en lui, […] cet infini présent de la présence. Béatitude. […] J’avais vécu là mon premier instant de plénitude, que je n’oublierai pas.  » (in Une éducation philosophique, PUF, 1998) Ce matérialiste n’est pas devenu, pour autant, croyant. Mais reconnaît là une véritable expérience mystique,  » presque miraculeuse « .

 Spiritualité et sagesse

Enfin se pose une question, contemporaine : quelle relation entre spiritualité et sagesse ? Elles sont cousines plus que sœurs. Bien souvent, elles se rencontrent dans une même personne et ne font pas mauvais ménage. L’une naît d’un ressenti, d’un vécu, qu’ils soient spontanés ou favorisés ; l’autre découle d’une réflexion sur l’existence, d’une philosophie incarnée. On peut vivre une spiritualité sans en tirer de conséquences éthiques, voyez les héros de Dostoïevski. Même si c’est rare, un sage n’a pas forcément de dimension spirituelle – bien qu’il connaisse toujours une forme de compassion – car son attitude peut être essentiellement rationnelle et consciente. Il y a des sages inspirés, voir mystiques, version swami indien, et des sages de pure raison, comme le stoïcien Marc Aurèle. Une spiritualité, même intense, ne constitue pas une assurance contre la souffrance. Tandis qu’une sagesse n’a de sens que si elle aide à mieux vivre, à approcher de plus près le bonheur.

Dégagée désormais de l’obligation de se référer à une religion, la spiritualité devient l’aventure possible de chacun. Une aventure aussi intime qu’imprévisible qui oscille entre une impression cosmique et le simple accès à une partie plus élevée de nous-mêmes. Elle se nourrit de beauté ou de tragique, de solitude ou de partage, de silence ou de musique. Elle peut nous rendre meilleurs ou plus vivants, elle attire ou elle inquiète. Humble ou sublime, on peut parier qu’aucune de nos vies ne se déroulera jusqu’à son terme sans que cette dimension de notre être ne se soit exprimée au moins une fois.

Chacun est un mystique qui s’ignore ?

Avez-vous déjà eu l’impression que le fonctionnement habituel de votre conscience se déréglait, vous amenant à ressentir un autre rapport au monde, à votre corps, à vous-même ? 
Si vous répondez oui et si vous pouvez clairement situer l’épisode déclencheur d’un tel état, vous faites peut-être partie des  » mystiques sauvages  » analysés par Michel Hulin, grand spécialiste de philosophie indienne et auteur de La Mystique sauvage (PUF, 1993). Parmi eux, Miss Montague, jeune femme hospitalisée en 1915, qui, lors de sa première sortie sous la véranda de l’hôpital, vécut une expérience inhabituelle : « Je ne vis aucune chose nouvelle mais je vis toutes les choses habituelles dans une lumière nouvelle. »

Ou l’écrivain John Cowper Powys, qui, regardant un objet familier, s’étonne :  » C’est comme si je n’avais jamais réalisé auparavant à quel point le monde est beau.  » Le plus souvent spontanés, ces états modifiés de conscience semblent favorisés par certaines conditions : la solitude, la convalescence, les promenades dans la nature, etc. S’ils ne mènent pas forcément à la foi en Dieu, ils obligent toujours à s’interroger sur le sens de la vie.

Pascale Senk

images (3)Gare à l’amalgame entre spiritualité et sectes

L’épanouissement d’une spiritualité individuelle, en dehors des institutions religieuses, favorise aussi la prolifération des sectes qui tentent de récupérer ces aspirations à des fins mercantiles et de pouvoir. Du fait de ces scories, l’amalgame est fréquent entre des offres de spiritualité un peu anarchiques – méditation orientale, développement personnel, nouvelles thérapies, groupes de prière, mouvance New Age – et les dérives sectaires. La plupart des groupes et des réseaux de cette nébuleuse psycho-mystico-ésotérique ont des présupposés généreux, quelquefois brouillons mais sans dangers. L’association Clin d’œil vient de lancer un manifeste pour dénoncer cette assimilation qui sert l’obscurantisme.

Pour que chacun puisse exercer son discernement face à un groupe, un prétendu thérapeute ou un maître spirituel, voici quelques critères simples à vérifier :

- Pressions pour obtenir des contributions financières.
– Intolérance du groupe qui prétend posséder l’unique vérité.
– Culte inconditionnel du leader… 
– Garder à l’esprit qu’un thérapeute ou un maître authentique cherche à rendre l’individu plus autonome. Une personnalité sectaire tente de le rendre de plus en plus dépendant de sa personne et n’hésite pas à jouer sur le registre de la culpabilité.

 

Parution sur http://www.psychologies.com/

 

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La haine de la pensée est partout

Posté par othoharmonie le 19 avril 2014

Elisabeth Roudinesco : 

Historienne de la psychanalyse, Élisabeth Roudinesco est de tous les combats contre ceux qui prennent cette discipline pour cible. Après des mois de conflit avec Michel Onfray et son Crépuscule d’une idole, elle nous reçoit chez elle, pour une discussion plus intime et… plus calme.

par Anne-Laure Gannac

images (1)Psychologies : Comment allez-vous, après ces mois de bataille dans l’affaire Onfray ?

Élisabeth Roudinesco : Ce n’était pas la première! Les batailles ont commencé aux États-Unis, quand les antifreudiens radicaux ont tenté, en 1996, de censurer une exposition sur Freud. Puis il y a eu l’affaire du livre de Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens, paru en Belgique en 2002, un ouvrage préfacé par un proche du Front national dont j’ai démontré « l’antisémitisme masqué ». J’ai été poursuivie en diffamation et j’ai gagné le procès. Et, en 2005, il y a eu Le Livre noir de la psychanalyse. Écrit notamment avec la participation de Mikkel Borch-Jacobsen, que j’ai bien connu il y a des années, cet ouvrage n’est qu’une sorte de compilation de textes déjà publiés. Enfin, il y a eu Onfray… et son échec.

Qu’est-ce qui vous permet de faire face et de répondre aux attaques parfois très dures ?

J’ai eu deux parents antipétainistes de la première heure. Ma mère a fait de la résistance active. Je suis née en 1944, à la Libération de Paris, et j’ai été élevée dans le culte de la Résistance. Enfant, j’étais passionnée par les héros des films hollywoodiens qui savaient résister à l’oppression. De toute manière, quand on écrit et que l’on fait une oeuvre, on est toujours attaqué. Quand on est une femme, c’est pire et, quand on écrit sur la psychanalyse, c’est pire encore.

 

Avez-vous été militante politique ?
Pas vraiment. J’ai adhéré au Parti communiste français en 1971 et je l’ai quitté au moment de la rupture de l’union de la gauche en 1977. Je n’ai jamais renié cet engagement et je reste attachée à l’idée de révolution, qui témoigne du désir de liberté comme on le voit aujourd’hui un peu partout, ce qui me réjouit. On en a terminé avec le diktat de la détestation de 1789. Un vent de révolte commence à souffler : contre l’argent roi, contre la bêtise, contre les dictatures, etc.

Ce goût de la révolte, vous l’avez peut-être dans le sang : née en 1944 de parents juifs…
Ma mère était issue d’une famille alsacienne, juive par sa mère, protestante par son père, mon père était un Juif roumain francophone. Personne, dans ma famille, n’a porté l’étoile jaune. De ce fait, j’ai été élevée dans l’idée que « nous avions vaincu » le nazisme plutôt que dans l’idée d’en avoir été victime. 

J’ai eu une enfance exceptionnelle mais atypique. J’étais une « enfant de vieux » : mon père avait 61 ans à ma naissance, ma mère, 41. Mon père, médecin généraliste, travaillait à la maison et, ma mère, médecin des hôpitaux, partait tous les matins à 8 heures. Elle est devenue psychanalyste. Elle a introduit la psychanalyse dans l’approche des enfants en bas âge, ce qu’on appelle aujourd’hui la pédopsychiatrie.

 Vous avez aimé votre enfance ?

Et, avec vous, comment était-elle ?
Elle me laissait jouir d’une vraie liberté, j’ai été autonome très tôt. Et, du coup, assez insupportable en classe. Ma mère pensait qu’à l’école l’autorité appartenait aux maîtres et que c’était à moi de me débrouiller pour ne pas être renvoyée. Et j’ai été renvoyée ! Ce qui me rendait atypique, c’est aussi le fait que mes parents ont divorcé quand j’avais 9 ans et que ma mère a épousé un homme un peu plus jeune qu’elle, Pierre Aubry, qui était le père d’une camarade de classe de l’école communale, devenue ma soeur.

Quelle idée vous faisiez-vous de la psychanalyse, à cette époque ?
Je la connaissais à travers ma mère. Mon père détestait la psychanalyse. Il déplorait que ma mère ait été endoctrinée par « l’obsédé sexuel de Vienne ».

Quel genre d’enfant étiez-vous ?

Plus libre, plus mature, plus curieuse que les autres petites filles. Mais je n’étais pas très douée à l’école. Ma mère a compris mon goût de l’écriture et m’a poussée vers des études littéraires, alors que, dans sa famille, les Weiss, seules les sciences comptaient. Pour elle, cela ne faisait aucun doute : je devais devenir écrivaine. 

Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
Je l’ai fait ! À 20 ans, j’ai envoyé un roman à deux grands éditeurs, qui m’ont donné la même réponse : ils m’ont encouragée à écrire autre chose que des romans. Je les ai écoutés. 

Quelles sont les autres rencontres qui ont marqué votre parcours ?
J’ai eu de grands maîtres, en tête desquels Gilles Deleuze, dont j’ai suivi les cours, et l’historien Michel de Certeau, qui fut mon professeur. Ces deux hommes si différents – l’un athée matérialiste, l’autre jésuite – avaient en commun de savoir orienter leurs élèves dans le sens de leur « vrai » désir. C’est d’eux que je tiens cette idée que l’on ne peut pas passer sa vie à critiquer ou à répéter, mais qu’il faut trouver une autre voie. Sa voie. J’ai eu aussi des amis : Louis Althusser, Jacques Derrida, Georges Canguilhem… 

Parmi vos maîtres, vous ne citez pas Lacan ?
Avec Lacan, c’est une autre histoire. Alors qu’elle appartenait à l’autre bord de la psychanalyse, celui de l’école anglaise, ma mère l’a rejoint en 1953. Elle sentait bien que, même si l’homme était difficile, il incarnait la nouveauté. Ils avaient le même âge, mais elle était plus diplômée que lui. En outre, il était fasciné par ses origines bourgeoises, lui, le fils de marchands de vinaigre. Il avait donc un grand respect pour elle. Il venait tout le temps à la maison, ma mère était amie avec sa femme, Sylvia Bataille. Au fond, nous avions des rapports de famille.

Quand vous êtes-vous intéressée à son travail ?

Je l’ai découvert, non pas par son enseignement, mais par son oeuvre, quand, en 1966, sont sortis les Écrits. J’étudiais alors le structuralisme, Foucault venait de publier Les Mots et les Choses, nous étions à deux ans de Mai 68 : un formidable remue-ménage était en cours. En 1969, je suis allée au séminaire. 

Et alors ? Comment était-ce ?
Passionnant ! Lacan avait eu l’idée de réunir le monde des cliniciens et la jeunesse intellectuelle, celle qui serait susceptible de s’intéresser à la psychanalyse. On pouvait être membre « non analyste » de l’École freudienne de Paris (EFP), y travailler sans être clinicien, ce qu’avait voulu Freud au départ. Une ouverture des psychanalystes à autre chose qu’eux-mêmes et que la clinique. 

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Avez-vous fait votre analyse avec lui ?
Non, je l’ai faite avec Octave Mannoni. Lacan voulait que je la fasse avec lui, mais c’était hors de question ! Il faisait déjà des séances très courtes que je désapprouvais. Et puis, je connaissais l’homme. Il était ami avec ma mère, je ne voulais pas me retrouver là en famille…

Pourquoi n’avez-vous pas continué dans cette voie en devenant psychanalyste ?

Je le suis devenue, mais, à un moment, il fallait choisir. Et il était impossible pour moi de faire cela à plein-temps. Parce que j’aimais trop écrire. J’ai ensuite poursuivi une carrière universitaire. Par ailleurs, à la fin des années 1970, je n’ai plus aimé le climat de l’EFP, atteinte de gigantisme et de sclérose. Elle a été dissoute au moment où je m’orientais vers l’histoire grâce à Michel de Certeau, qui m’a convaincue qu’il fallait écrire celle de la psychanalyse et que j’étais la seule, à cette époque, à pouvoir le faire.

Ce n’était pas un choix anodin : en devenant « leur » historienne, vous preniez l’ascendantsur eux…
Oui, c’était compliqué. Beaucoup considéraient que la psychanalyse n’était pas un objet comme un autre et que l’on ne pouvait donc pas en faire l’histoire. Ce à quoi je rétorquais qu’une discipline dont on ne peut faire l’histoire est une secte ! Mais, finalement, tous ont accepté de me rencontrer. Après, il a fallu débattre. Pour les lacaniens, mon histoire ne faisait pas suffisamment l’éloge de leur maître, les autres me reprochaient d’accorder trop de place à Lacan et pas assez à… eux-mêmes ! Mais, tout de même, j’ai reçu des soutiens exceptionnels : Serge Leclaire, René Major, Wladimir Granoff , Didier Anzieu, etc.

Le philosophe et historien Marcel Gauchet dit que, depuis Lacan, c’est « le désert théorique ». Qu’en pensez-vous ?

Il ne connaît guère la situation… Et c’est un jugement à l’emporte-pièce. Car on peut dire la même chose s’agissant de la philosophie. Le fait est que les sciences historiques et l’anthropologie sont en pleine expansion, alors qu’il existe une crise de la pensée philosophique comme de la psychanalyse. Aujourd’hui, les jeunes philosophes les plus brillants sont des « héritiers ». Pourquoi pas, d’ailleurs? Et la psychanalyse n’attire plus tant des littéraires que des cliniciens, formés dans les départements de psychopathologie et non plus en sciences humaines.

 Comment expliquez-vous cette situation ?
Par le fait que, en France, il y a une incontestable dégradation de l’université, mais surtout un mépris croissant pour les intellectuels. La haine de la pensée transpire partout. Quand on va dans certains médias, on dit à l’auteur : « Pas de jus de cerveau, s’il vous plaît », expression inouïe pour désigner le mépris dans lequel on tient la pensée. Cela ne durera pas.

 Pour un psychanalyste, le plus important est d’être efficace avec ses patients, non ?
Avec ce raisonnement, on rabaisse le patient au statut de chose. L’efficacité n’est jamais un argument : ni en médecine, ni en science, ni dans les arts ou la littérature. L’efficacité vraie ne se décide pas par avance, elle est le fruit d’une démarche rationnelle qui rend compte de ses procédures. Notre époque délire avec des évaluations généralisées de tout et de n’importe quoi, qui détruisent d’ailleurs l’idée saine de « jugement critique ». Toute vie humaine est faite de l’imprévisible, et tant mieux ! Si tout devient « efficace » – jouer au golf, caresser son chat pour écouter son ronron, etc. –, alors on ne sait plus ce qu’est une clinique, ni d’ailleurs une psychothérapie.

 Dans les faits, beaucoup de gens font une psychanalyse avant ou après avoir suivi diverses psychothérapies, notamment comportementales et cognitives (TCC)…
Les gens font ce qu’ils veulent et il faut les laisser libres de choisir. Il y a aujourd’hui dans le monde entier un fantastique marché des psychothérapies, qui va se développer encore davantage. C’est la rançon de l’individualisme triomphant. Ce que je n’aime pas chez les praticiens des TCC, c’est leur agressivité contre la psychanalyse, comme si, pour exister, ils avaient besoin de la détruire : un « livre noir », et puis quoi encore ? Où est le goulag ? Freud nazi et incestueux ? Pourquoi inventer de telles sottises ? La psychanalyse n’est pas seulement une psychothérapie. Elle est un système de pensée auquel se réfèrent des chercheurs du monde entier qui ne sont pas cliniciens. Cela dit, il y a aujourd’hui une scission entre les chercheurs de la discipline, qui sont de moins en moins psychanalystes, et les praticiens, qui ont déserté le champ de la recherche universitaire.

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