La haine de la pensée est partout

Posté par othoharmonie le 19 avril 2014

Elisabeth Roudinesco : 

Historienne de la psychanalyse, Élisabeth Roudinesco est de tous les combats contre ceux qui prennent cette discipline pour cible. Après des mois de conflit avec Michel Onfray et son Crépuscule d’une idole, elle nous reçoit chez elle, pour une discussion plus intime et… plus calme.

par Anne-Laure Gannac

images (1)Psychologies : Comment allez-vous, après ces mois de bataille dans l’affaire Onfray ?

Élisabeth Roudinesco : Ce n’était pas la première! Les batailles ont commencé aux États-Unis, quand les antifreudiens radicaux ont tenté, en 1996, de censurer une exposition sur Freud. Puis il y a eu l’affaire du livre de Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens, paru en Belgique en 2002, un ouvrage préfacé par un proche du Front national dont j’ai démontré « l’antisémitisme masqué ». J’ai été poursuivie en diffamation et j’ai gagné le procès. Et, en 2005, il y a eu Le Livre noir de la psychanalyse. Écrit notamment avec la participation de Mikkel Borch-Jacobsen, que j’ai bien connu il y a des années, cet ouvrage n’est qu’une sorte de compilation de textes déjà publiés. Enfin, il y a eu Onfray… et son échec.

Qu’est-ce qui vous permet de faire face et de répondre aux attaques parfois très dures ?

J’ai eu deux parents antipétainistes de la première heure. Ma mère a fait de la résistance active. Je suis née en 1944, à la Libération de Paris, et j’ai été élevée dans le culte de la Résistance. Enfant, j’étais passionnée par les héros des films hollywoodiens qui savaient résister à l’oppression. De toute manière, quand on écrit et que l’on fait une oeuvre, on est toujours attaqué. Quand on est une femme, c’est pire et, quand on écrit sur la psychanalyse, c’est pire encore.

 

Avez-vous été militante politique ?
Pas vraiment. J’ai adhéré au Parti communiste français en 1971 et je l’ai quitté au moment de la rupture de l’union de la gauche en 1977. Je n’ai jamais renié cet engagement et je reste attachée à l’idée de révolution, qui témoigne du désir de liberté comme on le voit aujourd’hui un peu partout, ce qui me réjouit. On en a terminé avec le diktat de la détestation de 1789. Un vent de révolte commence à souffler : contre l’argent roi, contre la bêtise, contre les dictatures, etc.

Ce goût de la révolte, vous l’avez peut-être dans le sang : née en 1944 de parents juifs…
Ma mère était issue d’une famille alsacienne, juive par sa mère, protestante par son père, mon père était un Juif roumain francophone. Personne, dans ma famille, n’a porté l’étoile jaune. De ce fait, j’ai été élevée dans l’idée que « nous avions vaincu » le nazisme plutôt que dans l’idée d’en avoir été victime. 

J’ai eu une enfance exceptionnelle mais atypique. J’étais une « enfant de vieux » : mon père avait 61 ans à ma naissance, ma mère, 41. Mon père, médecin généraliste, travaillait à la maison et, ma mère, médecin des hôpitaux, partait tous les matins à 8 heures. Elle est devenue psychanalyste. Elle a introduit la psychanalyse dans l’approche des enfants en bas âge, ce qu’on appelle aujourd’hui la pédopsychiatrie.

 Vous avez aimé votre enfance ?

Et, avec vous, comment était-elle ?
Elle me laissait jouir d’une vraie liberté, j’ai été autonome très tôt. Et, du coup, assez insupportable en classe. Ma mère pensait qu’à l’école l’autorité appartenait aux maîtres et que c’était à moi de me débrouiller pour ne pas être renvoyée. Et j’ai été renvoyée ! Ce qui me rendait atypique, c’est aussi le fait que mes parents ont divorcé quand j’avais 9 ans et que ma mère a épousé un homme un peu plus jeune qu’elle, Pierre Aubry, qui était le père d’une camarade de classe de l’école communale, devenue ma soeur.

Quelle idée vous faisiez-vous de la psychanalyse, à cette époque ?
Je la connaissais à travers ma mère. Mon père détestait la psychanalyse. Il déplorait que ma mère ait été endoctrinée par « l’obsédé sexuel de Vienne ».

Quel genre d’enfant étiez-vous ?

Plus libre, plus mature, plus curieuse que les autres petites filles. Mais je n’étais pas très douée à l’école. Ma mère a compris mon goût de l’écriture et m’a poussée vers des études littéraires, alors que, dans sa famille, les Weiss, seules les sciences comptaient. Pour elle, cela ne faisait aucun doute : je devais devenir écrivaine. 

Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
Je l’ai fait ! À 20 ans, j’ai envoyé un roman à deux grands éditeurs, qui m’ont donné la même réponse : ils m’ont encouragée à écrire autre chose que des romans. Je les ai écoutés. 

Quelles sont les autres rencontres qui ont marqué votre parcours ?
J’ai eu de grands maîtres, en tête desquels Gilles Deleuze, dont j’ai suivi les cours, et l’historien Michel de Certeau, qui fut mon professeur. Ces deux hommes si différents – l’un athée matérialiste, l’autre jésuite – avaient en commun de savoir orienter leurs élèves dans le sens de leur « vrai » désir. C’est d’eux que je tiens cette idée que l’on ne peut pas passer sa vie à critiquer ou à répéter, mais qu’il faut trouver une autre voie. Sa voie. J’ai eu aussi des amis : Louis Althusser, Jacques Derrida, Georges Canguilhem… 

Parmi vos maîtres, vous ne citez pas Lacan ?
Avec Lacan, c’est une autre histoire. Alors qu’elle appartenait à l’autre bord de la psychanalyse, celui de l’école anglaise, ma mère l’a rejoint en 1953. Elle sentait bien que, même si l’homme était difficile, il incarnait la nouveauté. Ils avaient le même âge, mais elle était plus diplômée que lui. En outre, il était fasciné par ses origines bourgeoises, lui, le fils de marchands de vinaigre. Il avait donc un grand respect pour elle. Il venait tout le temps à la maison, ma mère était amie avec sa femme, Sylvia Bataille. Au fond, nous avions des rapports de famille.

Quand vous êtes-vous intéressée à son travail ?

Je l’ai découvert, non pas par son enseignement, mais par son oeuvre, quand, en 1966, sont sortis les Écrits. J’étudiais alors le structuralisme, Foucault venait de publier Les Mots et les Choses, nous étions à deux ans de Mai 68 : un formidable remue-ménage était en cours. En 1969, je suis allée au séminaire. 

Et alors ? Comment était-ce ?
Passionnant ! Lacan avait eu l’idée de réunir le monde des cliniciens et la jeunesse intellectuelle, celle qui serait susceptible de s’intéresser à la psychanalyse. On pouvait être membre « non analyste » de l’École freudienne de Paris (EFP), y travailler sans être clinicien, ce qu’avait voulu Freud au départ. Une ouverture des psychanalystes à autre chose qu’eux-mêmes et que la clinique. 

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Avez-vous fait votre analyse avec lui ?
Non, je l’ai faite avec Octave Mannoni. Lacan voulait que je la fasse avec lui, mais c’était hors de question ! Il faisait déjà des séances très courtes que je désapprouvais. Et puis, je connaissais l’homme. Il était ami avec ma mère, je ne voulais pas me retrouver là en famille…

Pourquoi n’avez-vous pas continué dans cette voie en devenant psychanalyste ?

Je le suis devenue, mais, à un moment, il fallait choisir. Et il était impossible pour moi de faire cela à plein-temps. Parce que j’aimais trop écrire. J’ai ensuite poursuivi une carrière universitaire. Par ailleurs, à la fin des années 1970, je n’ai plus aimé le climat de l’EFP, atteinte de gigantisme et de sclérose. Elle a été dissoute au moment où je m’orientais vers l’histoire grâce à Michel de Certeau, qui m’a convaincue qu’il fallait écrire celle de la psychanalyse et que j’étais la seule, à cette époque, à pouvoir le faire.

Ce n’était pas un choix anodin : en devenant « leur » historienne, vous preniez l’ascendantsur eux…
Oui, c’était compliqué. Beaucoup considéraient que la psychanalyse n’était pas un objet comme un autre et que l’on ne pouvait donc pas en faire l’histoire. Ce à quoi je rétorquais qu’une discipline dont on ne peut faire l’histoire est une secte ! Mais, finalement, tous ont accepté de me rencontrer. Après, il a fallu débattre. Pour les lacaniens, mon histoire ne faisait pas suffisamment l’éloge de leur maître, les autres me reprochaient d’accorder trop de place à Lacan et pas assez à… eux-mêmes ! Mais, tout de même, j’ai reçu des soutiens exceptionnels : Serge Leclaire, René Major, Wladimir Granoff , Didier Anzieu, etc.

Le philosophe et historien Marcel Gauchet dit que, depuis Lacan, c’est « le désert théorique ». Qu’en pensez-vous ?

Il ne connaît guère la situation… Et c’est un jugement à l’emporte-pièce. Car on peut dire la même chose s’agissant de la philosophie. Le fait est que les sciences historiques et l’anthropologie sont en pleine expansion, alors qu’il existe une crise de la pensée philosophique comme de la psychanalyse. Aujourd’hui, les jeunes philosophes les plus brillants sont des « héritiers ». Pourquoi pas, d’ailleurs? Et la psychanalyse n’attire plus tant des littéraires que des cliniciens, formés dans les départements de psychopathologie et non plus en sciences humaines.

 Comment expliquez-vous cette situation ?
Par le fait que, en France, il y a une incontestable dégradation de l’université, mais surtout un mépris croissant pour les intellectuels. La haine de la pensée transpire partout. Quand on va dans certains médias, on dit à l’auteur : « Pas de jus de cerveau, s’il vous plaît », expression inouïe pour désigner le mépris dans lequel on tient la pensée. Cela ne durera pas.

 Pour un psychanalyste, le plus important est d’être efficace avec ses patients, non ?
Avec ce raisonnement, on rabaisse le patient au statut de chose. L’efficacité n’est jamais un argument : ni en médecine, ni en science, ni dans les arts ou la littérature. L’efficacité vraie ne se décide pas par avance, elle est le fruit d’une démarche rationnelle qui rend compte de ses procédures. Notre époque délire avec des évaluations généralisées de tout et de n’importe quoi, qui détruisent d’ailleurs l’idée saine de « jugement critique ». Toute vie humaine est faite de l’imprévisible, et tant mieux ! Si tout devient « efficace » – jouer au golf, caresser son chat pour écouter son ronron, etc. –, alors on ne sait plus ce qu’est une clinique, ni d’ailleurs une psychothérapie.

 Dans les faits, beaucoup de gens font une psychanalyse avant ou après avoir suivi diverses psychothérapies, notamment comportementales et cognitives (TCC)…
Les gens font ce qu’ils veulent et il faut les laisser libres de choisir. Il y a aujourd’hui dans le monde entier un fantastique marché des psychothérapies, qui va se développer encore davantage. C’est la rançon de l’individualisme triomphant. Ce que je n’aime pas chez les praticiens des TCC, c’est leur agressivité contre la psychanalyse, comme si, pour exister, ils avaient besoin de la détruire : un « livre noir », et puis quoi encore ? Où est le goulag ? Freud nazi et incestueux ? Pourquoi inventer de telles sottises ? La psychanalyse n’est pas seulement une psychothérapie. Elle est un système de pensée auquel se réfèrent des chercheurs du monde entier qui ne sont pas cliniciens. Cela dit, il y a aujourd’hui une scission entre les chercheurs de la discipline, qui sont de moins en moins psychanalystes, et les praticiens, qui ont déserté le champ de la recherche universitaire.

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