L’inconscient se moque de la raison

Posté par othoharmonie le 22 avril 2014

 

Cette part incontrôlable de nous-mêmes nous envoie des messages : lapsus, rêves, actes manqués. Pour Marie-Laure Colonna, la refouler, c’est ouvrir la porte à la somatisation et se mettre en danger. Mais l’accueillir est une source d’évolution. Inépuisable.

Propos recueillis par Isabelle Yhuel

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Marie-Laure Colonna

Philosophe et psychanalyste, elle est l’auteur de nombreux articles, notamment dans Les Cahiers jungiens, sur le couple, la sexualité, les liens entre les mythes et la clinique d’aujourd’hui. Un livre en préparation : La Psychanalyse expliquée à tous.
Depuis Freud, nous savons que nous ne sommes pas tout à fait maîtres de notre volonté. En nous se joue une « autre scène » que celle de la raison. C’est l’inconscient, lieu des désirs refoulés qui nous échappent. Le psychanalyste Carl Gustav Jung a conser-vé la théorie freudienne, tout en considérant, pour sa part, que l’inconscient, « comme l’eau qui porte le poisson et lui permet de nager », est aussi un immense réservoir de potentialités cachées. Cette part inconnue de nous qui peut contribuer à notre épanouissement, il l’appelle l’irrationnel. Explications.

Psychologies : Peut-on être totalement rationnel ?

Marie-Laure Colonna : Non, car personne ne peut maîtriser son inconscient. Il se présente à nous sur un mode irrationnel, puisqu’il nous parle par lapsus, actes manqués, rêves. Ceux qui se croient entièrement maîtres d’eux-mêmes seront livrés à leurs pulsions plus violemment que s’ils ont conscience qu’ils ne maîtrisent pas tout. Selon Jung, l’inconscient qui tente de se frayer un chemin jusqu’à la conscience et que nous refusons de prendre en compte nous revient en boomerang sous forme de coups du destin. Une femme refusant l’agressivité, la violence qui est en elle, rencontrera systématiquement, et comme par hasard, des hommes violents. Nier l’inconscient relève d’une certaine naïveté, d’une peur aussi, et provoque, chez ceux qui sont dans ce déni, des somatisations en tout genre – troubles, sexuels, nerveux…

Comment cohabitent rationnel et irrationnel chez l’être humain ?

Dès sa naissance, l’enfant baigne dans l’irrationnel. Il est dans la pensée magique, se croit le maître de tout – c’est ce que l’on appelle le primitif en nous. L’éducation, donc un apport de rationalité, va l’aider à quitter cette position, une évolution qui a lieu entre 0 et 7 ans, âge dit à juste titre « de raison ». Mais il est important que l’éducation ne soit pas trop rigide pour que l’enfant reste en lien avec sa part d’irrationnel. Il est précieux de garder en soi cet « enfant divin » (ainsi nommé par Jung) tout au long de l’existence, car il est ce qui nous permet d’être l’artiste de notre vie.


Pourtant, l’objectif d’une analyse n’est-il pas de « grandir », donc se séparer de l’enfant en soi ?

Il ne faut pas confondre l’« enfant divin » et l’infantile. On suit une psychanalyse pour tenter de faire émerger à la conscience, pour s’en débarrasser, des choses douloureuses héritées de notre enfance ou du roman familial qui nous a précédés, et qui nous encombrent. Dans ce que Jung appelle « l’ombre » – plus ou moins l’inconscient freudien –, cet irrationnel négatif cohabite avec un irrationnel positif. Il contient notre personnalité potentielle dont nous n’avons pas encore conscience, et nous aide à être perpétuellement en évolution. C’est cela l’« enfant divin », et il est d’autant plus opérant lorsque nos conduites d’échecs, nos névroses sont devenues conscientes.

Comment définiriez-vous cet irrationnel positif ?

Il nous permet, devant un problème, de ne pas adopter l’attitude rigide du tout ou rien, mais de faire tenir les opposés ensemble. C’est-à-dire de maintenir une dialectique entre le noir et le blanc, de ne choisir ni le blanc, ni le noir, ni le gris, mais d’inventer l’arc-en-ciel. C’est une façon de se laisser aller à ses intuitions, à ses émotions. Et cela passe beaucoup par les rêves. Bien interprétés, ils aident à évoluer. Attention, il ne s’agit pas de nous laisser submerger par eux et d’affirmer naïvement : « Mon inconscient m’a dit que… »

Il s’agit d’installer une dialectique entre un moi très structuré et l’inconscient, et c’est là où l’analyste peut servir de médiateur entre les deux.

Y a-t-il des moments dans l’existence où il est plus important d’écouter sa part d’irrationnel ?

Oui. Durant l’enfance, comme je l’ai expliqué, et aux alentours de la cinquantaine, quand la vieillesse s’annonce et qu’il faut bien envisager la mort. Une forme de foi peut alors aider, mais cela demande d’accepter que tout ne passe pas par la rationalité, que l’individu peut faire des expériences dont la raison ne pourra pas entièrement rendre compte. Je parle de foi, pas de religion, c’est-à-dire de l’idée que notre passage sur terre n’est pas vide de sens et qu’il y aurait quelque chose après la mort. Ceux qui, autour de moi, ont cette croyance sont plus sereins que les athées purs et durs, lesquels sombrent facilement dans le désenchantement.

Mais cette ouverture à l’irrationnel est le résultat de toute une vie. Elle est rendue possible par certaines de nos expériences, qui nous ont permis de transcender le réel : l’émotion esthétique, par exemple, procurée par l’art ; les émotions affectives, dans nos choix amoureux ou au cours des épreuves qui nous ont affectés, comme la mort de proches. Plus nous avons été capables de donner du sens à ces événements, plus nous aurons accès, dans la seconde partie de notre vie, à cette grâce qu’est la foi.


Pour Jung, l’inconscient collectif nous livre des clés pour avancer…

Imaginons la personnalité sous la forme d’une maison. Il y a les pièces à vivre, que l’on connaît bien. Elles sont notre inconscient personnel hérité de notre culture et de notre histoire. Puis le sous-sol, plus étranger car plus profondément enfoui, qui contient les mythes et symboles communs à l’humanité. Dans toutes les cultures, le langage de la sagesse se divulgue sous forme de paraboles et de récits s’adressant à l’âme, au cœur et pas seulement à la pensée. Quand on touche à l’inconscient collectif interviennent en nous des énergies puissantes.

Mais selon la structure de l’individu, ces forces peuvent être créatrices – c’est le cas des artistes (ou destructrices) c’est le cas des psychotiques. Les uns et les autres sont au même niveau de psyché, mais n’en font pas le même usage. Une patiente me dit un jour qu’elle est atteinte d’un cancer et qu’elle ne se sent pas la force de se battre. Elle me raconte un rêve. Elle avait accompli un passage dans les entrailles de la terre avant d’être avalée par un monstre après un effroyable combat. Spontanément, je lui raconte l’histoire de Jonas et de la baleine, lui montrant combien il avait été important pour Jonas d’être avalé par la baleine car, lorsqu’elle l’avait recraché, il en était ressorti métamorphosé. A la fin de mon récit, elle m’a dit : « Je vais me battre, car je veux vivre. »

Appréhender le réel

Jung définit quatre fonctions psychologiques. Chez chacun de nous, l’une domine, déterminant la façon dont nous percevons le réel.

1) La pensée fait percevoir le monde à travers un raisonnement logique. Ceux chez qui cette fonction est particulièrement développée ont besoin d’analyser et de comprendre intellectuellement les événements.

2) Le sentiment qui, pour Jung, est un jugement de valeur, informe sur la nature favorable d’une situation. Les sentimentaux s’y fieront pour décider ce qui est « aimable » ou non.

3) La sensation relève, sans les intellectualiser, les informations reçues par nos cinq sens. Les personnes sensuelles se laissent guider par cette fonction.

4) L’intuition est la faculté de percevoir des liens entre des éléments disparates. Les intuitifs ont l’imagination vive et perdent parfois le contact avec le réel.

A lire

• Croyances, Collectif.
Enracinées dans l’inconscient, nos croyances nous aident à vivre. Encore faut-il ne pas se laisser envahir par elles (Cahiers jungiens de psychanalyse, automne 2002).

Article paru en  juillet 2009

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