L’ECRITURE Lorsqu’ils sont en détention

Posté par othoharmonie le 30 juillet 2014

 

Quand dire, c’est faire et écrire, c’est guérir.

L’expérience de Claire RöslerLe Van n’est pas banale. Docteur en philosophie, elle a pratiqué pendant cinq années consécutives l’enseignement philosophique en prison, à la Maison d’Arrêt de Bonneville, à raison d’une séance hebdomadaire en groupe avec des volontaires et par le biais d’entretiens individuels en parloirs. Cette expérience, motivée par de multiples interrogations (sur la liberté, la solitude, le temps, le mal, la justice, etc.), lui a permis de découvrir en acte que « dire, c’est faire » et « écrire, c’est guérir ». Exploration !

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Les détenus sont des personnes qui, dans leurs parcours singuliers, rencontrent la sanction de certains de leurs choix jugés répréhensibles par la privation de leur liberté de mouvement. Cette définition, aussi imparfaite soit‐elle, met le doigt sur le fait que les décisions de la conscience induisent des conséquences concrètes. L’agir hors la loi conduit en prison. Cela vaut aussi en psychologie : une âme qui ne respecte pas un certain équilibre de vie, que cela soit conscient ou inconscient, et donc des lois structurelles qui transcendent ses convictions, volontairement illusoires ou erronées par héritage, aura à assumer les conséquences de ses excès, ignorances ou déviances. De même qu’une nutrition déséquilibrée entraîne des pathologies, un psychisme perturbé génère des désagréments.

 

Reconstruction et de réorientation

Il ne s‘agit pas d’envisager la souffrance psychologique uniquement dans une perspective de sanction, voire de culpabilisation (le malade serait coupable – cela empêcherait de penser à un malade innocent, au moins partiellement). La culpabilité ‐ et sa reconnaissance ‐ correspond sans doute à l’une des étapes de l’amendement ou guérison, mais ne saurait se substituer à l’entreprise globale de reconstruction et de réorientation de la volonté. De même un diagnostic est utile, mais incomplet, s’il n’est corrélé à un remède. Donc partons du principe que fauter fait partie des possibilités de la condition humaine en raison de sa liberté, et qu’en psychologie cela mène à un trouble qui, à terme, rend malade (psychiquement et/ou physiquement). Guérir demande donc de modifier une habitude intérieure ou extérieure d’agir ou de réagir.

 

Vers un équilibre dynamique

Il s’agit d’entamer un processus de guérison consciemment, par une voie exploratoire, sans présumer de son issue, ni des détours qui seront nécessaires. Ce chemin de renouvellement de soi passe par la rencontre de l’altérité, de ce qui est différent, inattendu, inconnu (une autre personne – médecins, psychologues, amis, etc. et une autre façon d’être, de penser, d’interpréter le monde). Changer suppose un certain effort, et donc une bonne volonté polarisée par un objectif : le retour à l’équilibre, la sérénité ou la paix, état qui n’est d’ailleurs ni statique, ni définitif, mais dynamique et évolutif, donc à réactualiser en permanence au gré des expériences et des circonstances rencontrées. Il existe de multiples vecteurs de guérison. Nous focaliserons notre réflexion sur la parole, orale puis écrite, car elle nécessite un effort de concentration, d’extériorisation, de création, et d’instauration de liens (avec soi, les autres, le texte, une histoire, une culture…) qui a des vertus curatives.

Changer suppose un certain effort
donc une bonne volonté
polarisée par un objectif.

 

Dire, c’est faire

La parole est créatrice, d’un point de vue religieux, mais aussi de manière générale dans nos vies par les échanges qui en découlent. L’usage du langage n’a pas seulement une fonction utilitaire, mais aussi plus radicalement une fonction identitaire : elle nous fait être un sujet qui pense (cogito), et un sujet qui dialogue (en relation avec les autres). Les mots me permettent de me situer dans le monde, de le mettre en ordre (ordre toujours ouvert à des complexifications progressives), et ce faisant, de me structurer. Observer le réel, et le décrire par des mots, c’est prendre conscience du milieu dans lequel je suis, et donc me situer en son sein. Le sujet appartient à un monde, il en est un miroir, puisqu’il est capable de prendre conscience de son intériorité face à l’extériorité qui l’entoure.

 

Dire, c’est donner du sens.

Le propre d’une pathologie psychique, c’est d’altérer la compréhension et les relations. Le délire ne fait plus sens, il est insensé. Parler en se donnant comme règle de construire un discours cohérent, signifiant, donc partageable, voilà qui instaure de la rationalité, des repères et des points de stabilité indispensables pour édifier un moi sain. Parler, c’est donc vouloir comprendre et communiquer. On peut certes « parler pour ne rien dire », la parole est alors bavardage ou, à la limite, « bruit ». Mais même dans ce cas limite, derrière l’expression verbale se découvrent des significations implicites : je m’ennuie, je meuble un silence, je veux que l’on s’intéresse à moi, je manifeste un effort pour exister, etc… Le langage a donc une dimension active, il est un agir, une expression de l’existence en devenir qui veut s’affirmer, un désir qui veut s’accomplir. Cette modalité de l’action par les mots se décline selon une gamme infinie de situations et des degrés très variables d’intensité : l’action verbale peut avoir des effets presque nuls ou, au contraire, transformer le monde.

 Un projet écrit n’est pas encore 

une vie transformée, mais il en porte le germe.

 

Un regain de liberté

Notre intervention étant centrée sur la guérison de l’âme, demandons‐nous quelles paroles activent la santé, l’équilibre, le bien‐être ou le bien vivre ? À travers les multiples rencontres avec des prisonniers, me sont apparues plusieurs modalités d’échanges constructifs. Pour ces gens enfermés dans l’étroitesse des murs physiques et psychiques des prisons de pierres et de pensées, la prise de parole constituait d’abord un regain de liberté : ils étaient acteurs de leurs discours au lieu de subir des conditions aliénantes. Dès lors, les écouter attentivement, avec patience et bienveillance, pour accueillir leurs paroles, les aider à les structurer, les ordonner, mettre en relief l’essentiel en soulignant les points les plus féconds, voilà qui constituait une première étape d’un dialogue bénéfique, bienfaisant. Instaurer un climat de confiance est requis pour amorcer un changement, une prise de conscience. Il s’agissait ensuite de cerner les points d’achoppement, les incohérences, surtout morales, de leurs raisonnements par des questions ciblées : « Pour s’affirmer, est‐il nécessaire d’user de violence ? » ; « Celui qui me conduit sur des chemins aux issues douteuses est‐il véritablement mon ami ? »

 

Ouvrir une brèche dans l’identité

L’effet Pygmalion, fort utile en pédagogie, semble être un très bon outil pour faciliter l’advenue d’une parole qui porte en elle les germes d’une transformation. Ainsi, je pratiquais une valorisation systématique de ce qui était bon ou valide dans leurs discours, accentuant sans exagération leurs qualités de réflexion et leurs progrès au fur et à mesure des séances. C’est ainsi que les propos noirs d’un prisonnier féroce devenaient poétiquement des « fleurs du mal », et ce détenu révolté, le « Baudelaire » du groupe. Dire, c’est faire : cet homme enfermé dans un mutisme de souffrance et de colère s’est progressivement pris au jeu, il est devenu « notre Baudelaire » et s’est mis à écrire. Sa plume s’est débloquée, le silence rageur a laissé place à l’expression d’une bile noire. Première étape : ouvrir une brèche dans une identité recluse sur elle‐même. Ensuite a commencé le travail de réécriture et de recherche pour tirer les fleurs de ce terreau… L’expérience s’est malheureusement arrêtée après deux ans d’évolution, non pas linéaire mais continue, en raison d’un transfert. Je n’oublierai jamais sa façon pudique et émue, étonnamment innocente, de venir me dire un « au revoir » sensible, lui qui était tout sauf un enfant de coeur. 

Écrire, c’est guérir

Bien entendu, les pistes que j’évoque ne sont ni des clefs absolues, ni des recettes miracles. Elles ne valent que par les ouvertures de conscience qu’elles peuvent induire. La complexité des situations de détresse et de pathologies psychoaffectives exclut les méthodes simplistes et appliquées froidement ou systématiquement, sans nuances ni bienveillance. Les écueils ou les échecs se rencontrent, ce qui n’invalide pas pour autant la tentative d’amélioration, ni la démarche qu’elle mobilise, fût‐elle partielle dans ses résultats ou ponctuelle dans son succès. L’écriture guidée me paraît contenir en elle des effets qui peuvent être salutaires. Coucher sur le papier des nœuds d’opacité, des affects destructeurs profonds, les analyser avec un certain recul puisqu’ils sont déposés, les concentrer sur des points essentiels, les hiérarchiser pour ainsi dire, essayer de cerner les problèmes à leurs racines, voilà autant de fruits d’un travail d’écriture. 

Pour réamorcer un mouvement qui va de l’avant, encore faut‐il savoir au moins en partie où se situe l’obstacle. Écrire, c’est guérir, car c’est s’offrir la possibilité de réécrire en partie le texte de sa destinée.

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Reconquérir sa créativité

À la pensée bloquée qui tourne en boucle comme une toupie, à tendances obsessionnelles, et rive au piétinement (posture figée) peut se substituer, par un travail de réécriture, une pensée qui reconquiert sa créativité : invention d’autres possibles, mobilisation de l’imaginaire pour se reconstruire, attachement à un idéal qui autorise un dépassement de soi en avançant en spirales (posture active), par jaillissements libérateurs.

Vers une pensée capable de se libérer donc de déceler, à même le texte de sa vie, l’espérance d’une guérison.

« Veux‐tu sortir de cette situation d’incarcération ? » ; « Pourquoi ? » ; « Quels sont tes souhaits lorsque tu sortiras de prison ? » ;« Comment feras‐tu pour sortir des mécanismes qui t’ont mené en détention ? » ; « Quelles souffrances et carences affectives sont de manière récurrente à l’origine de certains de tes comportements destructifs ? ».

Le prisme de la pensée

Se reconstituer activement de l’intérieur par un travail de réécriture de ses schémas mentaux et émotionnels s’avère indispensable pour modifier ses actions, et par suite, les situations qui en résultent. Ainsi, être agressif conduit presque systématiquement à des réactions crispées ; à l’inverse, être serein permet d’éviter d’inutiles exaspérations. Évoquons un autre exemple, à savoir l’obsession de l’argent. Elle repose sur un prisme de pensée et des soubassements passionnels qu’il convient de mettre à jour avec lucidité : peur de manquer, jalousie, volonté de puissance, complexe d’infériorité, avidité, manipulations, etc., et donc survalorisation de ce moyen qui devient critère de référence, qui enserre la pensée dans des catégories figées de calculs et d’appropriation, comme dans les tentacules d’une pieuvre. Est‐il nécessaire d’aller au bout d’une errance pour en mesurer la nocivité ? Il serait souhaitable que des exercices de sagesse soient proposés régulièrement aux personnes tout au long de leurs parcours, afin de leur épargner des détours néfastes prévisibles.

Du brouillon à l’écriture juste

Écrire peut s’entendre au sens large. C’est une métaphore de l’action. Nous sommes auteurs de textes écrits, mais aussi du livre de nos vies, de nos choix, décisions, des actions découlant de nos volontés. Les brouillons sont souvent utiles pour parvenir à l’écriture juste. Ainsi, des formules inélégantes, confuses, peuvent préfigurer un style maîtrisé. Dès lors, l’acquisition d’un équilibre vertueux (au sens étymologique, donc excellent ou épanouissant) résulte souvent de tâtonnements antérieurs, de déceptions comprises et dépassées, voilà pourquoi il n’y a rien à renier dans ces égarements, si ce n’est de s’y complaire.

Une pensée capable de se libérer

Guérir est un horizon de possibilités offert à chacun, car nous sommes tous porteurs de certains déséquilibres, plus ou moins accentués, plus ou moins inhibiteurs. L’homme est initialement prisonnier de bien d’entraves, certaines constitutives de sa condition humaine (indépassables), d’autres provenant des différentes strates de son ancrage au monde (famille, métier, aptitudes, choix, trajectoire personnelle et collective, etc.). Les expériences de limitations et de souffrance qui se présentent à chacun, dans des vécus vifs et singuliers, sont autant d’appels à modifier en nous des mécanismes réactifs et interprétatifs. L’option d’une pensée capable de se libérer, donc de déceler à même le texte de sa vie, l’espérance d’une guérison, reste toujours ouverte. Mettre en mouvement des décisions créatrices pour cheminer vers ces découvertes émancipatrices constitue le défi qui distingue l’homme ordinaire de l’homme exemplaire. Personne n’est exclu de la possibilité de réécrire son histoire, pour laisser advenir le meilleur de lui‐même.

Claire Rösler‐Le Van, Professeur agrégée et docteur en philosophie.

Texte issu du magazine medi@me n°1 

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